À la fin des années 80, à Soweto, vaste township à 15 kilomètres de Johannesburg, l’étendue de baraques en taule et de barbelées ressemble plus à un colossal océan de ferraille. Au-dessus, trônent comme des geôliers, les Orlando Towers, deux immenses cheminées de la centrale de charbon. L’air y est lourd, étouffant. Les rues sont embrumées par une épaisse brume grise constante que les mines laissent échapper. Ici, ce sont les noirs et les métisses qui s’usent l’échine du matin jusqu’à la fin de l’après-midi pour extraire du charbon ou de l’or pour quasiment rien. Quand la journée de travail s’achève, selon les lois d’apartheid, les travailleurs et jeunes vagabonds s’agglutinent dans les bus bariolés et rentrent chez eux. Chacun s’applique à respecter les heures imposées par le couvre-feu, craignant les avertissements et coups de matraque de policiers tyranniques. Ils prennent alors les routes de terres cabossées dont les creux ont été remplis par la pluie, formant d’immenses flaques d’eau dans lesquelles s’amusent les jeunes filles et garçons.
Le soleil commence à finir son cycle quotidien. La préparation du diner bat son plein dans le village. À l’ombre, devant leur shack, les femmes touillent dans une grande casserole le pap stew, une sorte de bouillie de maïs et de mil accompagnée de viandes en sauce. Les enfants attendent en mâchouillant leur biltong, des morceaux de bœuf séché ultra salé. Les travailleurs, quant à eux, se retrouvent dans des débits de boissons pour s’altérer de bière à base de maïs faible en alcool et se désencrasser la gorge encore pleine de la poussière des mines. Ils discutent, rigolent et se plaignent pendant que les enceintes crachent la sélection musicale des Gumba Gumba, les DJ des radios qui diffusaient la musique non censurée dans les townships. Après une nuit réparatrice, la journée de demain sera sans doute la même que celle de la veille et ainsi de suite. Les révoltes de 76 paraissent loin désormais, la morosité semble avoir gagné.

En février 1990, la figure de la lutte anti-apartheid Nelson Mandela est libérée après 27 années à croupir derrière les barreaux. C’est le début d’une nouvelle ère, d’un nouveau souffle pour la population des townships qui suffoquent. Progressivement, durant les années qui suivent, les lois ségrégationnistes s’estompent, la censure diminue et la jeunesse noire s’émancipe. Avec l’espoir vient l’optimisme. Les samedis soirs, les jeunes se retrouvent dans les quelques rares discothèques de Soweto. On y vient pour siffler des bières et de la liqueur, mais surtout pour y découvrir le kwaito, la dernière sensation du moment. Depuis quelques semaines, un tube fait trembler les murs des boites de nuit, déhancher les jeunes de moins de 25 ans et crisser les dents des nostalgiques de l’apartheid : « Kaffir » le morceau antiraciste d’Arthur Mafokate.
Véritable potpourri, le kwaito reprend un peu de la bubblegum music, forme de disco sud-africaine portée par des artistes comme Chicco Twala ou Condry Ziqubu, qui pioche pas mal dans le UK garage et s’inspire du hip-hop américain. L’idée est de remixer des tubes house en y incorporant une pâte complètement sud-africaine. Les rythmes sont ralentis aux alentours de 110 BPM, beaucoup plus lancinants. Les basses sont surpuissantes. Les synthétiseurs sont utilisés à outrance et jouent des mélodies ultras obsédantes. Des percussions tribales, des chœurs et voix féminines lascives s’occupent des ambiances tandis que les couplets sont rappés en patois ou en anglais. C’est un genre qui se danse, qui se vit, qui s’incarne. Au départ revendicatif, il règne ensuite sur les pistes de danse des boites de nuit des townships. Sous les reflets des boules à facettes, hommes et femmes s’épuisent jusqu’au petit matin, les vêtements imbibés de sueur, en exécutant les pas de danse et chorégraphies avec justesse. Désormais Soweto revit. Soweto se remet à vibrer.


20 ans plus tard, le kwaito s’est un peu épuisé. Il est devenu un genre un peu ringard dont les jeunes se sont lassés. Dans leurs chambres, des ados préfèrent écouter du Tupac ou du 50 Cent. C’est à ce moment qu’ils découvrent le logiciel Fruity Loops. Ils tentent alors de remixer leurs tubes favoris en s’inspirant du kwaito et de ses BPM ralentis, une touche jazzy et des percussions saccadées hypnotiques. Ils y ajoutent également une nouvelle touche : les accords progressifs des claviers électroniques et les log drums, sortes de percussions électroniques que l’on retrouve surtout dans les ponts des morceaux et qui sonnent un peu comme un onglet qui ne parvient pas à s’ouvrir. Rapidement, les remixes vibrent dans l’air des townships de Johannesburg et grondent dans les « panel vans », ces minibus blancs qui emmènent les enfants à l’école sans pour autant parvenir aux radios.
Il faut donc se mettre d’accord sur le nom que l’on donnera. Le choix revient aux MFR Souls, les premiers à avoir publié des remixes dans ce style. Ce sera l’amapiano, en référence à l’usage essentiel du piano électronique. Les morceaux se présentent au départ comme de longues instrumentales qui peuvent durer près de 10 minutes, ce qui permet aux DJ d’envouter les foules sans avoir besoin de changer de disque trop souvent. Mais rapidement les productions des producteurs comme Kabza, JazziDisciples ou DJ Maphorisa vont être prises d’assaut par les chanteurs et rappeurs de Johannesburg jusqu’aux superstars de Lagos dont Asake qui en a fait son terrain de jeu sur son album Work Of Art.

Asake a grandi au milieu du tumulte des quartiers populaires de Lagos. Il a passé une partie de son enfance à sillonner les rues d’Ojuelegba, entre les files interminables de minibus jaunes, les slaloms des scooters acrobates et des voitures figées dans les bouchons, le tout dans une odeur d’essence omniprésente. L’activité semble ne jamais cesser dans ce quartier où chanteurs, danseurs de rue et commerçants avec leurs modestes stands se partagent les trottoirs pour se faire quelques nairas (monnaie nigériane). Dans « Peace Be Unto You (PBUY) » présent sur Mr Money With Vibe, Asake incarne l’esprit de « hustle » présent chez les jeunes lagotiens et lagotiennes. C’est aussi un morceau qui cristallise la fusion de tous les genres qui composent sa musique, entre amapiano, gospel et fuji.
Asake ou plutôt Ahmed Ololade puisque son nom de scène est en réalité celui de sa mère, grandit dans une famille musulmane pieuse. Dès le berceau il est baigné par les rythmes envoutants du fuji , cette musique nigériane qui prend ses racines dans la musique traditionnelle yoruba comme la jùjú music et les rituels islamiques et invocations coraniques des Ajisaris. Les Ajisaris étaient ceux qui, durant le mois du ramadan, allaient de porte-à-porte au milieu de la nuit et frappaient les timbales de leurs mains rêches, chantaient de leurs voix portantes et dansaient pour annoncer l’heure de la prière. On retrouve donc dans la musique d’Asake, en plus des Log Drums et des pianos électriques de l’amapiano, l’enrobage polyrythmique des percussions comme le dumdum, le kalangu ou le gangan. Il faut ajouter à cette mayonnaise les mélodies perçantes des chants mélismatiques que l’on retrouve dans les chorales inspirées du Gospel et les autres cuivres, tin whistle (en particulier dans « Lonely At The Top« ) harmonica et riff de guitare qu’Asake est allé emprunter aux légendes de l’afrobeats nigérian et du highlife ghanéen. C’est à peu près cela, l’afro fusion selon Asake.
Sur la cover de Work Of Art, on retrouve Asake les dents encastrées de grillz et son sourire toujours hagard. Derrière lui, son autoportrait dans le style de Picasso, même si l’inspiration se veut plus celle de Jean-Michel Basquiat à qui Mr Money rend d’ailleurs hommage dans le titre éponyme. Asake se voit sans doute beaucoup dans le parcours et le « hustle » de Basquiat. Les deux ont vécu dans des endroits où il faut tous les matins se creuser la tête pour se faire quelques dollars ou nairas. Les deux sont également des restaurateurs de l’héritage musical qu’ils ont reçu. Basquiat peignait de manière spontanée un peu comme un solo de batterie de Max Roach ou les improvisations de saxophone de Charlie Parker. Asake, lui, mêle danse et chant, yoruba et anglais et fusionne les genres comme le faisait la légende nigériane Fela Kuti. Néanmoins les références d’Asake ne s’arrêtent pas uniquement à l’Afrique de l’Ouest ou l’Afrique du sud. Il compare beaucoup son parcours à celui des rappeurs dans les ghettos américains. Il cite notamment 50 Cent qu’il admire pour ses oreilles lustrées de diamant, son attitude gangsta et sa manière de palper les billets. Asake n’a que l’argent en tête comme il le dit dans les premières mesures de Lonely At The Top.
Asake reste loin des clashs et des embrouilles, sa foi comme bouclier. Quand les chorales sonnent comme un cœur et qu’Asake s’adresse directement à Oluwa, le seigneur, les morceaux prennent une portée spirituelle. Dans « I Believe« , Asake répète plusieurs fois « I Believe » dans le refrain. Il prononce la phrase avec chaque fois plus d’intensité comme si à chaque prononciation sa foi s’endurcissait, le régénérait. Cette idée de résurrection voire de catharsis, il l’explique aussi dans « Sunshine« . Après avoir vagabondé dans une nuit sans fin, Aske entrevoit enfin le soleil poindre, l’aube étant la simple métaphore du succès qui s’annonce. Dans « Olorun, » seul morceau où les percussions sont quasiment absentes, n’arrivant qu’à la fin, Asake s’adresse à son Dieu, humblement, le plus sincèrement possible. Dans « Awodi« , il le remercie de l’avoir sorti des slums, de la galère et de l’avoir amené au sommet. Néanmoins, Mr Money se sent un peu seul tout en haut comme il le raconte dans « Lonely At The Top« . Il s’adresse toujours en yoruba mais utilise beaucoup plus l’anglais pour que tout le monde le comprenne. Sa voix d’habitude si controlée, se fissure, craquelle parfois sous le poids de la peine y dévoilant sa fébrilité. La chorale ne l’accompagne plus de la même manière en se superposant à sa voix. Cette fois, elle lui répond comme une discussion où il se confesse sur sa vulnérabilité dans cette ascension toujours plus vertigineuse.

Dans le clip de « Yoga« , l’outro de l’album, Asake reprend les mêmes bus maquillés, médite devant le même golfe à côté duquel il a grandi, voit les mêmes lutteurs s’affronter sur le sable encore brûlant, dansent toujours au rythme des percussions du Fuji et des Log Drums de l’Amapiano, mais pourtant sa vie a bel et bien changé, suivant la courbe bien définie de son ascension. Work Of Art n’est que la démonstration de la capacité de Mr Money à composer des morceaux qui pourrait chacun enivrer les townships d’Afrique du Sud, les boites de nuit de Lagos, et faire figure de single dans les radios du monde entier. Work of Art est comme son titre le savait présager un chef-d’œuvre. Asake en est le virtuose.
Article écrit par Victor.
(Visuel bannière : Kenny Germé)