Depuis le mois de mai 2022, le Royaume-Uni s’est engagé dans une suspension à répétition de leurs activités salariales au sein de divers secteurs comme les transports ferroviaires (Rail transport), les services de santé (NHS) ou encore ceux de l’éducation (National Education Union) pour s’impliquer dans des grèves et des manifestations répétées. Cela faisait plus de dix ans que le pays n’avait pas pris le temps de défiler dans les rues de manière si intense, aussi bien sur le plan numérique que sur la régularité. Les raisons d’un tel mouvement social ne devraient surprendre personne. Après l’inflation inédite mondiale propulsée par la guerre en Ukraine, la crise du Covid, le Brexit mais surtout par le nombre de décisions politiques en faveur d’une économie d’accumulation monétaire, l’Angleterre fait face à des difficultés sans précédent. Et notamment les habitants, ceux confrontés à une retombée inflationniste des prix du marché sur les matières premières – les œufs ou l’huile en étant des exemples parmi tant d’autres. Sans bouclier tarifaire immédiat, l’Angleterre n’a pu procéder à une indexation du salaire des ménages pour l’accorder à la courbe d’inflation provoquant inévitablement une incapacité à vivre convenablement. Tout cela se déroule dans un climat où le gouvernement continue à être guidé par une idéologie conservatrice couplée au néolibéralisme depuis les années Thatcher ne pouvant qu’empirer la dégradation des droits sociaux des travailleurs… Pendant des mois, leurs seules réformes pour répondre aux protestations ne sont que la répression des grèves et le renforcement des frontières face à l’immigration.
Cette crise, le pays l’entretient depuis maintenant plus de dix ans. Personne n’est dupe, les pays voisins de l’Angleterre remarquent à quel point cette ex-puissance européenne va de plus en plus mal. Comme déjà évoqué, les premières victimes sont les citoyens les plus précaires, tout juste bons à travailler dans des conditions déplorables pour des salaires toujours plus misérables. Dépossédé de son travail dans un système ou l’employeur détient un droit demeuré sur l’employé, il n’est à présent même plus en capacité de vivre décemment. Cette aliénation à la tâche et d’un environnement qui évolue en conséquence, Slowthai en est le pur produit. Ce rappeur originaire de la ville de Northampton avait su impressionner la critique avec un premier album autobiographique en 2019, Nothing Great About Britain, réceptacle de la situation rurale d’un pays ou le pouvoir se centralise dans la capitale de Londres ne laissant que trop peu de place dans le développement culturel et social des lieux reculés. Il dresse un tableau inédit dans le paysage musical anglais, d’une campagne mal entretenue où les seules traces de vie se trouvent dans le pub du coin et dans les sentiers peuplés de gamins qui roulent en scooter débridé. Il saupoudre le tout d’une dimension politique avec une opposition têtue envers les réformes gouvernementales dont le Brexit. Slowthai n’hésite pas à se balader en concert avec la tête décapitée de Boris Johnson agrippée à ses doigts à la manière d’un emblème visuellement frappant, allégorie finale d’un pays en déclin.
Ces revendications sociales portées par un rap instinctif et incisif se passant de toutes concessions se poursuit sur son second opus scindé en deux entre morceaux viscéraux et tristesse insoluble qui nous plonge dans ses mantras internes. Intitulé Tyron – véritable prénom de l’artiste – il nous propose de s’éloigner quelque peu de son pays natal pour explorer son esprit torturé à travers une vision intradiégétique. Puis après deux ans d’absence, Slowthai ne semble pas en avoir fini avec l’élasticité imprévisible de sa matière grise. Preuve en est avec une troisième œuvre qui s’efface du réel pour pencher pour une épopée métaphysique au spectre d’inspirations musicales bien différent. Titre Ugly, ce matériel prend une tournure bien différente de ses prédécesseurs. Après un flirt plus qu’avoué avec une musique post-punk dès les prémices de sa carrière, Slowthai plonge la tête la première dans ses sonorités assumées sans pour autant délaisser le rap. En résulte un objet unique désireux d’offrir une brutalité cathartique aussi bien dans les mots, la prosodie et la production. En découle alors un message fort sur l’état mental du rappeur, celui fondé sur les expériences déterminantes qui l’ont métamorphosées.
Ugly aborde le processus de reconstruction de soi-même qui doit passer, dans un premier temps, par l’auto-destruction. Depuis son environnement prolétaire rural dicté par la pauvreté et le manque d’opportunités, tout pousse à ne rien construire, pire encore, à s’anéantir. Le prolétaire moyen est poussé à se consumer sous diverses formes : cela peut-être de par l’esprit dans une volonté étatique de n’offrir que très peu de chance à s’éduquer convenablement pour n’être l’objet que de besoins impulsifs se traduisant par la consommation rapide de marchandises, mais également par le corps dans la proposition d’un champ de métiers précaires aux conditions de travail inappropriées, qui brisent chaque rouages physique qui compose l’individu. Les conditions fournies par l’Etat pour vivre humainement sont inexistantes, et rien ne nous apprend à nous préserver ou nous bonifier. Pire encore, elles éloignent tout espoir d’égalité en rendant l’accès à la culture et la formation inatteignable avec comme premier symbolisme les universités au prix d’entrée exorbitant. Couplé à une croyance héritée du protestantisme angliciste où le mérite définit la trajectoire légitime de l’être, cela ne peut que résulter à une jeunesse qui se retrouve sur le carreau, ne pouvant aspirer à endosser le rôle qu’on leur a toujours attribué par défaut.
Slowthai n’a donc pas échappé à cette rhétorique, lui-même détruit depuis son existence dans le berceau. Par effet anesthésiant, on se plaît à oublier la première destruction du corps causée par le capitalisme en se détruisant soi-même dans une reconquête du système organique. Le conte homodiégétique qu’est Ugly ne parle que de cela. De la piste une à la piste douze, l’artiste parsème le disque d’un malaise qui lui prend tout son être au point d’embellir la dépréciation de son propre corps. Les drogues en sont un outil féroce autant nécessaires pour expérimenter les limites des sens que pour oublier l’enclave dans lequel le rappeur se trouve. Le titre « Yum » qui introduit le disque condense tout l’imaginaire qui se déploie dans la suite de l’album sous la forme d’une danse électrique au bpm hyperactif. Cela passe par l’évocation des abus de drogues, de sexe, de rave party aux bass ravageuses qui tournent en boucle. Le refrain solidifie cette idée par une anaphore – “More coke, more weed, more E’s, more trip […] more bass, more rave, more shades” – pouvant souligner dans un premier temps l’abus de consommations diverses mais surtout rappeler l’aliénation de l’esprit par la répétition, à la manière de ces journées qui se répètent ou les gestes de l’ouvrier qui ne cesse jamais de s’exécuter. L’idée de répétition est d’autant plus facile à représenter en musique étant donné qu’elle fonctionne par ce biais depuis quelques décennies dans tant de genres musicaux – le quatre temps propre à tous morceaux occidentaux en est un bon exemple. Le fait que « Yum » empreinte des patterns de techno renforce cette concomitance entre idée et pratique. La techno minimaliste de Detroit l’a d’ailleurs bien démontré dans les années 90 avec Robert Hood comme pionnier avec un album explicite comme Minimal Nation paru en 1994 avec des titres où chaque ajout de pattern se greffe aux morceaux sans plus jamais le quitter.
Lorsque Slowthai conclut « Yum », il répète en boucle “Excuse me while I self-destruct ’cause I don’t give a fuck” pour que, peu à peu, la phrase se voit déformée par les crépitements d’un appareil électrique défaillant. Cette répétition nous pousse à se saisir de la torpille infernale dans laquelle le rappeur s’est engouffré tout en appréciant l’entêtement des mots et sonorités. L’auteur du livre On repeat: How Music Plays the Mind d’Elisabeth Hellmuth Margulis compare cette redondance à la semantic satiation qui conceptualise ce moment lorsqu’une phrase est répétée encore et encore au point d’en changer son sens et donc la perception que nous en avons. Par ce processus que l’on retrouve en musique, on en conclut que que rien ne se répète, et que chaque dites répétitions d‘un refrain n’est qu’un souffle nouveau, parfois rempli de petites modifications, parfois restant identique mais qui, par sa fonction à se trouver à une place différente dans partition, ne produit pas le même effet sur l’auditeur. Pour Slowthai, il est l’occasion de distordre et annihiler la répétition en utilisant les éléments de productions industrielles – non sans rappeler la campagne et ses usines bruyantes qui jonchent les habits – mais aussi d’utiliser sa voix comme remède prosodique comme dans « Falling ». Un cocktail explosif qui ne fait que monter en intensité tel un ballon de baudruche se remplissant d’air jusqu’au point de déchirer son corps en latex. La simple phrase “Feel like I’m fallin’, like I’m fallin’/Like I’m driftin’ away” se veut de plus en plus criarde et sourde à mesure que les secondes s’écoulent et qu’elle se répète encore et encore. Dans cet exercice de répétition, le rappeur épouse la répétition dont il est victime tout en l’anéantissant par ses propres moyens. A présent, il se joue d’elle.
Cet aspect n’est qu’un mécanisme parmi tant d’autres pour souligner le concept qui transpire de tous les ports du disque : la destruction du corps comme évoqué plus tôt. Pour en comprendre le sens, il faut s’en remettre aux thèses marxistes, car l’homme n’a évidemment pas pour envie de détruire intentionnellement son corps. Bien au contraire, il a toujours voulu mettre en coordination la nature dont il fait lui-même partie dans un désir d’harmonisation. Il faut donc des événements extérieurs pour provoquer un tel phénomène. Le capitalisme est le levier qui provoque la dépossession, premier facteur menant à la destruction du système corporel. Ce déracinement est relaté par l’essayiste Ljubodrag Simonovic dans son article “Destruction of the Body” paru en 2022. Si le corps est notre premier vaisseau pour entrer en contact avec la nature, alors il est le premier affecté par les chances qui s’y déroulent. La modification outrancière du monde par l’appareil capitaliste rend le corps comme objet technique qui doit servir à la progression de la valeur capitale. Lors du processus de travail, on marionnettise nos membres à longueur de temps dans des tâches détachées de notre volonté puis, lorsque l’on s’échappe de cette fabrique mécanique, nous sommes réduits à consommer des produits déjà choisis pour nous dans un système de cause à effet. L’illusion est immense car l’acte de consommation donne au plus profond de nous-même un sens d’appartenance et d’accomplissement éphémère qui ne peut se perpétuer qu’en répétant l’action d’achat. La possession de notre corps paraît réelle sur le plan matériel mais en est tout autre lorsque l’on comprend que nos besoins n’ont rien de naturels ou de raisonnés. Pour exemple, dans le titre « Sonner » aux élans pop-punk, Slowthai énonce avec clarté l’effet pervers d’un tel fonctionnement. La rime “Whilst living in the real world, I don’t feel like I’m a real person” décrit avec clarté le concept de déréalisation de plus en plus présent dans notre société comme conséquence de notre anxiété face à la plasticité technologique du monde.
Sur le plan biologique, notre espace se voit être aussi modulé par l’environnement actuel. Un phénomène flagrant expose ce changement radical : le sommeil. De nombreuses recherches montrent que depuis l’industrialisation au milieu du XIXe siècle, notre sommeil ne nous appartient plus. Dans “La grande transformation du sommeil : comment la révolution industrielle a bouleversé nos nuits” de Roger Ekirch, il remarque que le cycle des 8 heures de sommeil n’a rien de naturel. Durant les siecles précédents, lorsque l’artisan ou le paysan effectuaient sa besogne à une échelle locale sous un rythme de production au dépend des aléas météorologiques et autres paramètres naturels, il était commun d’effectuer un sommeil en deux temps avec une coupure allant d’une à trois heures en plein milieu de la nuit. On y pratiquait des plaisirs sexuels, des balades ou des pauses cigarette. Les études montrent que cette tendance disparaît lors de l’apparition de la classe ouvrière au milieu du XIXe siècle, contrainte de vivre au rythme des machines dans des heures de travail mises en un bloc. En plus d’être plus éprouvant, l’exemple montre à la perfection l’impact direct du capitalisme industriel à grande échelle sur l’horloge biologique.
Simonovic dénonce un second paradigme majeur qu’est la médicalisation du corps. Que ce soit la surconsommation de produits médicaux ou une alimentation en abondance qui ne correspond pas aux besoins nutritifs réels, rien ne paraît sain. La transformations des biens n’est pas un procédé incohérent avec la nature humaine mais sa modification pour répondre à des besoins de production surdimensionnés l’est. Pour lutter contre cette dégénération du corps, le consommateur s’engouffre dans une consommation parallèle de substances comme les drogues de synthèse, l’alcool ou la cigarette. Ce symptôme est constant chez Slowthai. La déclaration dans le titre abrasif « Fuck It Puppet » – “I was tryna stop drugs, drugs stop me in my tracks” – résonne parfaitement avec ce cercle vicieux de répondre au mal-être des produits plastiques par d’autres substituts tout aussi nocifs. Les blue pills et autres champignons hallucinogènes sont évoqués tout au long du disque. Cet usage détruit différemment l’humain qui, à l’inverse d’assouvir un besoin proposé par le capitalisme lui-même, offre un effet cathartique d’émotions aux effets hors du système à la manière de l’anaphore galvaudée de la pilule rouge et bleue de Matrix. L’effet paraît différent mais les lois qui régissent leurs composants et usages de ces deux consommants sont sensiblement les mêmes. Ils cohabitent dans un rapport dualiste entre échapper au capitalisme avec des produits issus directement de celui-ci ou se tourner vers ceux imitant une impression de dissociation avec la société sans pour autant que le produit de base y soit attaché.
L’un des principaux intérêts de se tourner vers des produits provocateurs d’effets secondaires sur le cerveau est que cela stimule l’imaginaire. Slowthai n’hésite pas à en détourer les contours à chaque morceau. Toujours dans « Yum », il explicite “I took a blue pill and I lost composure” comme effet voulu pour observer un monde qui se modifie sous ses propres pupilles. Il faut comprendre que notre imaginaire passif est galvaudé par des images déjà prédisposées par la culture des publicités et des produits culturels. On pense et on rêve à travers des scènes que l’on nous vend avec des héros aux caractéristiques lisses et sans relief pour que nous puissions nous adonner à des épanouissements déracinés de la réalité. On peut penser aux artifices grossiers que sont les produits de luxe entre montre Cartier ou voiture Chrysler, mais tout aussi aux moments d’évasion nous paraissant plus purs mais n’étant que le reflet de ce que le capitalisme nous a montré au préalable. Pour exemple, notre façon de se représenter une relation amoureuse est régi par des rituels – comme dans tout corps social certes – mais qui dépend des fictions qui nous ont nourries, les écrits féministes démontrant d’ailleurs la supercherie dans la représentation de l’homme et de la femme aux rôles distincts et codifiés tellement ancrés dans notre imaginaire qu’il en devient difficile de s’en détacher de tous ses aspects. La drogue, elle, donne l’impression de reprendre le pas sur notre pensée car elle permet de les désorganiser, de transformer la ligne narrative de cet imaginaire biaisé. Quelques morceaux plus tard dans « HAPPY », on retrouve cette contradiction d’un imaginaire capitaliste et celui qui s’efforce de recréer par la prise de drogue. “My head is split It’s so hard for both sides to commit” montre une opposition entre l’aile droite et gauche qui n’arrivent pas à s’aligner. En somme, l’imaginaire est pourri jusqu’à la moelle et la prise de pupilles ou autres substances ravivent une spontanéité de l’esprit, ce que Slowthai s’éperdue à reproduire.
Une fois de plus, le corps et ses organes sont mis à rude épreuve par notre protagoniste. L’idée même de laideur est ce qui caractérise Slowthai dans son personnage depuis le début de sa carrière et qu’il met d’autant plus en exergue avec Ugly. Un procédé qui n’a rien d’un hasard et qui renvoie au moche comme une beauté, le difforme comme moyen d’échappatoire. Déjà sur Tyron, son album précédent, des éléments esthétiques empruntés à l’horreur dessinaient le disque, notamment lors de son premier acte musical avec des visuels pour souligner le tout. Ici, il n’est plus question de dresser un décor et des teintes horrifiques mais plutôt de prendre le genre dans ce qu’il a de plus répugnant. Et quoi de mieux que de s’inspirer du Body Horror. Ce sous-genre cinématographique dispose d’un nom qui explicite sa définition, traduit par la déformation de l’être humain sous diverses coutures, repoussant les limites du corps d’une manière aussi bien réaliste que fantasmagorique sous une volonté de questionner notre identité et notre environnement qui définissent notre corps. La chair et le sang qui émanent n’est pas qu’un simple exercice graphique et vient bel et bien émettre un propos singulier. S’il peut prendre plusieurs formes, on distingue principalement une envie de montrer des traumatismes de l’inconscient par la mutilation du corps ou d’exprimer la dégénérescence du corps et le dégoût qu’il peut provoquer chez l’humain dans le concept de mutation.
L’un des maîtres du genre, David Cronenberg, réalisateur du classique La Mouche, a su proposer une filmographie qui résonne avec les intentions de Slowthai. On retrouve l’idée de contrôle du corps, qu’il provienne d’une décision approuvée ou non. Dans Videodrome paru en 1983, le protagoniste est victime d’hallucinations après le visionnage d’un film pornographique prohibé. Suite à cela, son propre ventre se voit être disséqué de l’intérieur ou bien le tube cathodique de son téléviseur prend la texture de la peau pour venir s’étirer avec élasticité. On retrouve un processus identique dans la perception de Slowthai victime d’extrapolation de ses émotions par le biais de son corps. Toujours dans « HAPPY », il illustre sa croisade vers des jours meilleurs sous l’image de pieds qui, ayant tellement parcouru de chemin, se mettaient à saigner en continu. Dans « Tourniquet », il introduit le garrot comme métaphore lorsqu’il coupe les ponts avec son entourage à la manière du sang dont l’on coupe la circulation. Quelques lignes plus tard, il compare son esprit à une zone polluée dont il souhaite tout abandonner au point d’y “laisser ses os”. La thématique du corps dépasse le cadre de l’audio dans une dimension “méta musicale” avec le vidéoclip de « Selfish » qui montre Slowthai tenter l’expérience de rester à l’intérieur d’un cube de miroirs pendant 24 heures dans un “exercice de patience et de réflexion” avec pour distraction seulement du papier et un crayon. Sans en juger la pertinence, on comprend que l’installation de miroirs renvoie à réussir à s’apprécier et reprendre possession de son être. Une autre explication dans la volonté de reprendre le contrôle de son corps se justifie par ses relations amoureuses. Dans La Mouche de Cronenberg, le héros scientifique Seth Brundle observe son corps se métamorphoser peu à peu en une mouche géante après une expérience de téléportation ayant mal tourné. Tout l’enjeu du film est d’y dépeindre sa relation avec Veronica Quaife se dégrader de jour en jour suite au tragique événement. Chaque partie du corps de Seth se décompose par une peau effritée, des dents qui tombent ou de la bille acidifiée qui s’échappe de son estomac et agissant de plus en plus telle une mouche. Tout comme lui, Slowthai laisse ses relations derrières lui, conscient de sa dégénérescence. Dans Never Again aux inspirations non dissimulées tirées de The Street, il évoque la rupture avec son ex-copine dans une conversation retranscrite sous sa propre voix. Elle veut le quitter car il a changé depuis leur première rencontre. L’évocation d’un féminicide dans la ville de Slowthai quelques lignes plus tard renvoie les peurs que son ex peut éprouver à son égard, tellement il s’est perdu dans sa prison mentale, loin du personnage qu’elle a pu connaître aux prémices de la relation.
La pertinence des films de Cronenberg se poursuit dans une grille de lecture capitaliste avec son adaptation de Cosmopolis par Don Delillo en 2009 qui traite de l’inhumanité des figures humaines du capital. L’antagoniste Eric Packer, incarné par Robert Pattinson, représente l’homme d’affaires sans affect. On le suit le temps d’une journée naviguant dans la ville, décidant de se rendre chez son coiffeur à quelques kilomètres de là à bord de sa limousine. On remarque que cette voiture n’est que l’extension de son corps régi par des réactions froides et insensibles qui ne cherche qu’à faire perdurer sa vie à travers la longévité de son entreprise. Il incarne la distanciation du bourgeois au statut de pouvoir face au peuple dépourvu d’armes pour répliquer. Ce postulat s’éclaircit lorsque, dans sa limousine, il se fait encercler par des manifestants anti-capitalistes qui dégradent la carrosserie par des tags anarchistes. Malgré la panique environnante, son vaisseau ne freine pas sa course, personnification du corps froid et robuste de l’anti-héro. Comme fil rouge de sa ballade, une rumeur s’entend qu’une mystérieuse personne serait à sa recherche pour le tuer. Plutôt qu’éprouver de la crainte, cette excitante sensation d’imprévu et de danger lui permet d’être stimulé. Lorsque l’on découvre que le potentiel agresseur est l’un de ses employés, Eric éprouve une grande déception car rien n’est à la hauteur de ses attentes. Pour essayer de ressentir un brin d’émotion, il préfère provoquer sa mort comme ultime moyen, et braque un pistolet dans sa bouche pour ensuite se tirer une balle dans la main pour finalement laisser en suspens son décès, le pistolet braqué sur son crâne par son employé avant que l’écran s’éteigne. Se sont deux visions qui s’opposent entre Cosmopolis et Ugly. Tandis que le premier utilise la mutilation dans une quête existentialiste pour redevenir l’humain qu’il a pu être dans son enfance, le second se sabote pour étouffer sa condition sociale. La bipolarité de deux protagonistes impactés par le marché financier ne font pas usage de la dépréciation dans un but similaire. Cependant, chacun est la marionnette de son détereminisme social, incapable de s’extraire de leur situation sans s’autodetruire.
Alors le remède pourrait être le suicide. La mort supposée de Packer en est un premier exemple. Puis les multiples références faites par Slowthai dans Ugly illustre sans menagement le suicide comme porte de sortie envisagable. Dans Sonner, le suicide est évoqué en perspective avec l’état actuel du monde, c’est-à-dire qu’il résulte du climat actuel imposé aux citoyens occidentaux et prend la forme d’échappatoire. “Sometimes I wanna kill myself ’cause failure has never been a option” braille-t-il. Quand l’on vit dans la précarité, il ne nous est pas offert une deuxième chance tout comme Slowthai l’insinue dans cette ligne. Après la destruction somatique comme première étape pour anesthésier la situation, le suicide peut être la suite logique lorsque tout semble perdu. Le processus psychologique qui mène au suicide est un domaine compliqué aux paramètres variés qui ne pourrait être évoqué ici dans des termes corrects mais on remarque toutefois l’une des motivations commune au suicide qui est de supprimer la douleur à jamais dans un geste anesthésiant ultime. La corroboration avec l’environnement capitaliste est rapportée par Simonovic dans des termes évocateurs lorsqu’il déduit que, parce que le corps est pris dans les mailles d’un monde fait de subordinations violentes, l’esclave se libère de ses chaînes par l’essence du geste suicidaire. Le capitalisme, lui, annihile toute forme d’expression en dehors de son cadre et emporte toutes tentatives alternatives dans un vortex à l’appétit infini, alors l’humain ne peut s’émanciper sous cette doctrine et ne voit que le suicide comme réappropriation de son humanité.
Dans cette métamorphose du corps et de l’esprit, Slowthai en tire une leçon qu’il dilue tout au long de son œuvre : l’amour-propre. Lors de son entretien pour Apple Music, il revient à cette idée simple qu’il faut une dose d’égoïsme en soi afin de s’aimer et se comprendre pour mieux interagir avec les autres. Sur la dernière piste, « 25% Club », il argumente que nous ne pouvons être “complet”, qu’il nous manquera toujours des pièces pour être totalement épanoui. Ainsi, les 25 pourcents symbolisent notre autosuffisance qui ne pourra jamais augmenter jusqu’à 100%. La plénitude n’a d’ailleurs que peu de sens car le bonheur se définit en tant que contrainte du malheur. Sans malheur, la définition même du bonheur n’est plus valable. Sowthai n’a pas apporté une solution naïve prenant l’image d’une ligne d’arrivée où la plénitude s’auto-accomplit d’elle-même mais bien une compréhension de lui-même, quitte à accepter la réalité douloureuse. Slowthai n’a toutefois jamais conclu ses albums avec une douce note mais plutôt par une victoire amère, disposée à une évolution constante. Il réclame encore pour que sa peine s’évapore sous un ton qui n’a rien d’annonciateur d’un futur scintillant. En fait, Slowthai reste fidèle à la brutalité réaliste qu’il s’est toujours efforcé d’embellir, et ne trouve pas de finalité propre à son récit personnel, il le laisse filer tout en réglant les conflits internes et externes qui le cheminent. À la manière du tatouage “ugly” qu’il s’est peint sur la joue, Slotwthai embrasse sa propre déformation corporelle et mentale pour mieux la dompter.
Par Axel.
(Visuel bannière : Slowthai par Georges Muncey)
Magnifique vraiment ça décrit un mal-être que je ressens assez souvent. Merci
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