Dans un monde qui échappe au sens et à la raison, le ciel a cédé sa teinte bleue pour un rose pâle. Les arbres se sont colorés de jaune, rouge et orange. Sur les étangs qui bordent des plaines remplies de fleurs de toutes les couleurs reposent des petites barques calmes comme les nénuphars qui les entourent. À travers ce paysage onirique, où la quiétude et la nature règnent un sillon de bitume en forme de circuit de course semble s’être formé. Dessus, des bolides se font la course avec férocité et crachent toute leur fumée à travers leurs pots d’échappement. Depuis les gradins, les supporters braillent le numéro de la voiture de course sur laquelle ils ont parié, se maudissent entre eux quand leur mise manque d’être empilée par le voisin. Alors que les tours s’enchaînent et qu’aucun participant n’arrive à faire la différence, une Chevrolet Caprice rouge fait soudain son apparition au milieu de la piste. Bien plus rapide avec ses roues massives et son moteur surpuissant, l’intrus rattrape ses tours de retard avec une facilité déconcertante, jusqu’à prendre la tête de la course sous les yeux ébahis des spectateurs. Le pilote s’amuse alors à faire des slaloms autour des voitures complètement dépassées, comme un insecte qui narguerait le visage ahuri d’un enfant en lui tournant autour du nez.
La foule devient hystérique et les parieurs remuent vents et marées pour changer leur mise. Certains s’amassent et s’inclinent aux barrières des gradins pour observer d’un peu plus près. À leur plus grande surprise, au rugissement intolérable de ce monstre de carrosserie, se mêle une musique planante à peine perceptible. Les pads sont cotonneux, les synthés forment une sorte de brèche dans ces mélodies contemplatives comme des étoiles filantes. La musique s’intensifie puis efface désormais le chuintement du troupeau d’automobile. Par-dessus, une voix aiguë, comparable à celle d’un enfant qui n’a pas encore mué, s’intensifie au fil des mélodies. Bercées, les roues quittent doucement le goudron. À quelques mètres de la ligne d’arrivée, la Chevrolet rouge carmin, alors en lévitation, décide de quitter la piste définitivement. La musique disparaît de l’air comme si un mirage s’était dissipé devant les yeux de la foule.
L’intro de Fast 5 – « ANGEL » – à peine lancée, que la baby voice de 454 est déjà une évasion semi-éveillée dans un monde imaginaire où les tours immenses et les rues étroites sont remplacées par des forêts champêtres et des plaines fleuries. Avec sa voix ultra reconnaissable et naturellement aiguë, le Floridien exécute une plug mutante sous OGM assez déconcertante. Sur la série des mixtapes Fast Trax et 4real – son album jusqu’ici le plus marquant -, 454 semble rapper sous helium et avec un enthousiasme communicatif. Un peu comme si Porky Big des Looneys Tunes se mettait lui-même à pousser la chanson. Il y a d’ailleurs dans le grain de voix cristallin de 454, une fragilité candide où chaque note qui sort de sa gorge, effleure la cassure sans jamais se briser. Des morceaux comme « TALES FROM THE HOOD » ou « ANDRETTI » prouvent que son habilité à moduler sa voix est sa plus grande force. Il y résonne un accent de nostalgie qui ramène à l’innocence de l’adolescence comme si chaque morceau de 454 était conçu sur mesure pour les bandes sons de n’importe quels jeux Nintendo ou pour enchainer les kicks flips sur Tony Hawk’s Pro skate 1.
Les BPM se hissent très haut, ce qui donne souvent l’impression que la musique de 454 a été remixée en version accélérée. En grand fan de DJ Screw et de sa maîtrise lancinante du temps, le jeune rappeur pousse le curseur à son extrême opposé et troque les morceaux imbibés de codéine du Houstonien pour des morceaux surchargés en vitamines C. En tant que rappeur mais aussi auto-producteur, il opte parfois pour des synthés envoûtants ou qui partent dans tous les sens comme dans « FACE TIME », « HEAVEN » ou « ICE AGE ». Grand fan de Minnie Ripperton et Mary J Blige, 454 s’amuse sur des samples de RnB et de Soul tellement accélérés et pitchés version chipmunk qu’on peine à les reconnaître. Dessus, il y appose des 808 qui s’écrasent avec brutalité. Finalement, ce sont des sons qui s’apprécient aussi bien au milieu d’une fosse de concert que sur l’auto radio d’un kart lancé à pleine vitesse sur le circuit Toad.
Toutefois dans Fast 5, 454 allège un peu le rythme pour se mesurer à une trap cloud constituée d’arpèges, de pads pelucheux et des drums désarçonnantes d’Evilgiane, Eera et Goner, membres du Surf Gang. Sur « ANGEL », Le Floridien donne l’impression de littéralement flotter sur cette boucle rêveuse de synthé aussi contemplative qu’entêtante. Le motif de drums relève du strict minimum, il en est presque squelettique. Sur le deuxième morceau, « NEXTEL », le flow à la texture de barbe à papa de 454 et ses réflexions à l’eau de rose sur un amour silencieux ont quelque chose d’à la fois si pure et tellement étourdissant. Quand il ouvre son cœur sur « BARBIE », 454 semble être le protagoniste d’un cartoon touchant, un peu maladroit, un brin mélancolique et clairement hébété par l’affection qu’il voue à celle qui est loin de lui :
« You know is miss your face I keep a Picture in my wallet ».
Enfin dans un projet se voulant cloud, la présence de Sickboyrari (AKA Black Kray) sur «COBRA » était presque obligatoire. La production rage d’Evilgiane et Goner réanime les souvenirs des plus belles heures du rappeur de Richmond à l’époque de Thug Angel et de ses synthés aux allures d’entrée aux portes du paradis. Le morceau a donc sans doute été fait en conscience. Mais pour autant, la combinaison de la voix blindée d’autotune de 454 et la voix caverneuse de son aîné est une réjouissance, un peu courte, mais déjà addictive.
Enfin habitué à la vitesse de son bolide volant, 454 finit sa balade en ré-accélérant un dernier coup. Il lance alors « GANGSTER PARTY », et comme si du fuel avait été injecté dans son moteur brûlant , le floridien parvient à gratter quelques kilomètres-heure supplémentaires. Les synthés d’Evilgiane sonnent, ici, de la même façon qu’un appareil poussé à 4000 tours minute. Les hi-hats accueillent cette vitesse par des Rolls placés comme des charges explosives sur tout le morceau . Le rappeur est propulsé au fond de son siège, les mains contractées pour les maintenir sur le volant. De la sueur perle sur chaque muscle tiraillé par l’effort. Malgré tout, il parvient à épouser le panache de son automobile. Les phrases sont prononcées de manière incisive. Les zygomatiques sont contractés au max quand il dit fumer autant de joints que Bob Marley dans le refrain ou qu’il se sent comme Lil Phat et Webbie quand il se rend au musée. C’est ainsi qu’il conclut sa course sur la même note enthousiaste qu’il l’avait entamé.
Connu pour être un excellent skateur, un adepte des balades en hydroglisseur dans les marécages remplis d’alligator de Floride et un fan des typographies cartoonesque dans ses clips, 454 opte cette fois-ci pour une odyssée aux odeurs d’essence. Avec Fast 5, et sa collaboration avec le collectif New-Yorkais Surf Gang, le natif d’Orlando réalise l’exploit en 11 minutes d’avoir embarqué ses auditeurs sur un circuit paumé, quelque part dans son imagination.
Article écrit par Victor.
(Crédit Visuel bannière : photomontage réalisé à partir d’une photo de @mgwhooo)