OSLOOB, ENTRE ABSENCE ET ATTACHE À LA TERRE

Depuis une vingtaine d’années, le producteur et rappeur Osloob baigne dans la scène rap palestinienne dont il est l’un des pionniers dans les sphères underground.

Vivant à Paris, je découvre son univers lors d’une soirée organisée par le collectif associatif syrien « Al Beyt ». C’était une soirée dédiée à la Palestine où je venais voir une artiste de musique contemporaine arabe et de jazz : Lynn Adib. Quelle fut ma surprise lorsque je l’ai vue sur scène aux côtés d’Osloob, un rappeur et producteur qui m’était inconnu, et un oudiste nommé Hareth Hmedi. Tous les trois avaient pour but d’improviser : au chant, en rappant, avec un looper puis un oud, afin de créer un ensemble musical spontané. Le coup de coeur fut évident et de fil en aiguille je me retrouvais sur la page soundcloud d’Osloob à écouter ses albums et remix en tous genres.

De ses productions, lyrics ou flow, une hargne, une authencité et des engagements politiques émanent et invitent l’auditeur à revenir souvent vers sa musique. Celle d’un artiste palestinien, n’ayant pourtant jamais connu la Palestine, né dans des camps au Liban. Les nombreuses péripéties qu’il a rencontrées dans sa carrière depuis une vingtaine d’années ont fait de lui un artiste d’une sincérité et d’une justesse frappante. Entre une session de production de musiques pour un jeu vidéo et une réunion avec une troupe de danse contemporaine, nous avons pu discuter avec Osloob dans une terrasse à Saint-Denis, lieu où il réside depuis quelques années.

Est-ce que tu peux nous retracer ta trajectoire musicale ?

« J’ai commencé à produire et poser des couplets quand j’avais environ 15 ans dans les camps d’exilés palestiniens au Liban d’Al mokhayam, qui signifie « les tentes » et dans lesquels je suis né. Ce nom donné aux camps est aujourd’hui plus une métaphore car les Palestiniens ont depuis bâti des immeubles, des habitations classiques etc. Un court-métrage de fiction basé sur des faits réels a d’ailleurs été réalisé sur la vie dans ces camps, il est disponible sur Youtube.

J’ai débuté en samplant des morceaux qui passaient à la radio. Je n’avais pas de réel looper mais un petit enregistreur similaire à ceux des journalistes par lequel j’enregistrais ce qui était diffusé. Tout était fait à l’arrache, on avait peu de moyens matériels. Assez vite j’ai créé un groupe de rap avec quatre autre personnes vivant également dans le camp d’Al Mokhayem et on s’appelait Katibeh 5. On est devenus très connus au Liban, on a même signé en label mais ça s’est très mal fini, comme toujours avec ce type de structures. Les autres membres ont même pu performer en Europe ce qui leur a permis de pouvoir s’y installer par la suite. L’occasion était très belle pour eux car toute personne vivant dans des conditions telles que les nôtres voulait partir. »

Comment as-tu construit ton parcours seul par la suite ?

« Je suis resté encore deux années au Liban afin de travailler avec un collectif de jazz français puis on est tous partis vers la France. Je composais avec eux ou je rappais. J’ai d’ailleurs longuement collaboré avec des artistes de jazz car j’ai vite compris que c’est là où il y a le plus de budget en France. Récemment j’ai travaillé avec Naïssam Jalal, qui est une joueuse et compositrice de flute très talentueuse, sur l’album Al Akhareen. Puis là je travaille sur le prochain album d’Olivier Laisney, un trompettiste français. »

Quels sont les artistes qui ont premièrement provoqué ton désir de produire de la musique ? Notamment dans cet environnement particulier dans lequel tu as grandi.

« Mes influences sont multiples et diverses, il est difficile de me situer à un endroit précis musicalement. Petit, j’écoutait beaucoup de chansons de Sheikh Imam et d‘Ahmad Fouad Negm par exemple, qui sont des grands chanteurs et poètes révolutionnaires égyptiens. C’est ce qui passait le plus à la radio pendant une époque et ce sont ces artistes qui m’ont donné envie d’écrire en premier lieu. Puis, il y a eu les frères Rahbani et Fairouz, donc beaucoup de musiques classiques et de jazz libanais. Sinon, c’est le rap oldschool étasunien en général qui m’a lancé dans ce milieu mes références ultimes étant le Wu Tang et Dr Dre. J’ai également une attache très forte aux différents types de shaabi, le mahraganat en Egypte entre autres, ou même les musiques populaires de folklore ».

Et qu’est-ce que tu as trouvé dans ces musiques qui t’as amené à en produire ?

« Pour les musiques classiques libanaise ou égyptienne si on prend exemple sur Oum Kalthoum, c’est l’effet de transe qui m’attire. J’y trouve une similitude avec le rap qui pour moi consiste en un loop constant et infini. On te fait attendre, c’est rythmé et on t’amène vers la transe ou ce qui revient au phénomène du tarab en arabe. Mon pseudo vient de cet amour pour les loop : c’est « Os » qui signifie couper en arabe, associé à « loob », la boucle. J’ai même un album sur Soundcloud qui se nomme Reloob où l’on trouve uniquement des remix dont des morceaux du chanteur libanais Georges Wassouf ou de la chanteuse palestinienne Kamilya Jubran. »

Kamily Jubran est en partie connue pour avoir chanté des textes d’un des poètes arabes contemporains les plus importants : le palestinien Mahmoud Darwish. Est-ce que la poésie est un art qui t’inspire ?

« Oui bien sûr, évidemment ! Je suis passionnée autant par des poètes contemporains comme Mahmoud Darwish, Samih Al Qassem, Tawfîq Zayyad, ou plus sufi comme Ibn Arabi. »

Pourquoi le jazz prend-t-il une place si importante dans ta vie ?

« Le jazz me permet d’avoir une grande créativité. Ce que j’aime dans le rap c’est le freestyle et la base même du jazz est l’improvisation. Puis je crois que j’ai besoin de toucher un peu à tout, de naviguer d’un genre musical à l’autre. J’aime être partout à la fois et j’en viens à me priver moi-même de tout repos ! Là par exemple, dans une heure, j’ai un rendez-vous avec la troupe de danse contemporaine Nafass pour le spectacle « Habitus ». Je compose, je fais du beatbox, je rappe, je danse, je fais tout avec eux ! Je n’aime pas me sentir limité ou coincé dans un genre musical ou une discipline unique. »

Tu as l’impression que le rap est assez ouvert comme genre et comme industrie ?

« Quand je suis venu en France je pensais que ce serait le cas sur le plan de l’acceptation. Je me suis dit qu’ici le rap serait accepté et pensé de manière libre. Mais au bout de quelques mois, j’ai été déçu en remarquant que c’était un genre qui subissait énormément de stéréotypes néfastes qui persistent même aujourd’hui. Et c’est très paradoxal car récemment, je suis allé à une réunion organisée par des membres de la SACEM où ils montraient que le rap est le genre musical générant le plus de bénéfices en France. Ce mépris est évidemment dû au fait que les personnes racisées et/ou précaires sont à l’origine de ce genre. En France ou à l’étranger d’ailleurs. Je pense qu’ici on ne supporte pas le fait de voir des personnes racisées, issues de l’immigration, à la télévision. »

Comment les opportunités se sont-elles présentées à toi en France ? La langue a-t-elle été un barrage ?

« Ça a été très difficile. Je ne parlais pas français et peu de personnes étaient réceptives au fait que je parlais anglais ou arabe. C’est le travail dans le milieu du jazz qui m’a aidé à réellement m’installer. »

Comment est ce que tu parviens à t’imposer en tant que personne qui rappe en arabe en France ? Y-a-t-il de l’offre pour des profils comme le tien ?

« La multiplicité de projets sur lesquels je travaille me permettent de jouer partout en France et d’accepter de nombreuses offres. Et ce même en Europe comme à Berlin ou Bruxelles où on a performé avec Naïssam Jalal pour notre album commun Al Akhareen. On est également passés à deux reprises sur France Musique. J’ai aussi l’impression qu’il y a de plus en plus de demande de la part des publics européens comme à Berlin où il y a une forte communauté palestinienne. Et quand je performe, y compris en France, c’est très bien reçu»

Puisque que tu construis ta vie en France, est ce que ça a une importance pour toi de collaborer avec des artistes des diasporas ou plus largement dépassant la France hexagonale?

« Absolument. J’ai l’habitude de faire des concerts avec des artistes originaires de multiples pays différents. L’hiver dernier j’ai par exemple performé avec la chanteuse et musicienne Lynn Adib et le oudiste Hareth Mhedi lors d’une soirée organisée par le collectif syrien « Al beyt ». La Palestine est très proche en termes de langage et de culture de la Syrie et du Liban. On se comprend très bien musicalement. Là je bosse sur un projet avec le syrien Hareth Mhedi portant sur des musiques de folklore jouées autour du fleuve de l’Euphrate, qui passe par la Syrie et l’Iraq, ou inspirées par celui-ci. »

Au-delà du rap et du jazz tu vas donc vers des projets de folklore de régions bien précises ?

« En effet. En ce moment je travaille aussi avec Issa Murad qui est un compositeur palestinien originaire de Bethléem sur un album de folklore. Il compose initialement du classique mais notre collaboration va également vers du rap. Je pense que j’amène un côté plus ouvert et libre à sa musique.

Je produis aussi avec le chanteur Abo Gabi sur un autre projet de folklore et on a déjà performé à plusieurs reprises ensemble. Lors d’une de nos performances, on avait interprété un remix du titre « Falesteen Dawla » de Sheikh Imam, avec une production que j’ai réalisée sur laquelle j’ai ajouté des couplets de rap et le chant d’Abo Gabi. Sa voix contraste très bien avec la mienne, on y retrouve l’effet de transe que je mentionnais plus tôt. »

(Crédit : @paul_rss)

En parlant de la Palestine, comment parviens-tu à retranscrire ton attache à cette terre? Comment le lien se transmet-il ?

« C’est à travers la musique et surtout par les collaborations, les sonorités et les liens entre cultures comme celui entre la Palestine, la Syrie et le Liban que j’évoquais. J’ai par exemple eu la chance de collaborer avec une chanteuse palestinienne très connue, Sanaa Moussa, sur un morceau. Je voulais remixer son titre « Ha Yamma Wadeini », qui est un texte de folklore palestinien qu’elle a remanié puis interprété, et elle m’en a accordé les droits. »

Quelle signification ça a pour toi de travailler avec des artistes originaires de la Palestine comme Sanaa Moussa ?

« Je crois que ça vient combler un sentiment de vide ou d’absence. J’ai travaillé toute ma vie avec l’absence et l’exil. Je suis originaire de Jaffa en Palestine mais je n’ai jamais pu y aller. C’est-à-dire que je n’ai jamais touché cette terre mais je plonge dans sa culture. 

En ce moment, je prépare d’ailleurs trois albums qui composent une trilogie avec treize rappeurs palestiniens. Le premier se nomme Fassal ce qui signifie chapitre en arabe mais également séparation, c’est un jeu de mot. On a tenté de jouer sur l’ambivalence entre détachement et connexion avec les artistes présents sur ce projet. Mais je ne les ai pas encore publiés car pour l’instant je dois trouver des moyens financiers de faire vivre ma musique. »

Car en plus d’être un artiste underground tu es aussi indépendant n’est-ce pas ?

« Underground oui, indépendant pas toujours car j’ai une structure de distribution. Mais elle génère très peu de bénéfices quand bien même. Maintenir une éthique de travail correspondant à mes principes et préserver mon indépendance sont mes priorités. Ma musique est elle aussi essentielle à ma vie donc j’y suis dévoué mais je ne peux pas vivre uniquement du rap. C’est d’ailleurs pourquoi je n’ai pas publié d’album personnel depuis deux ans. Je vis de ma musique grâce à tous les autres projets que j’ai en parallèle. »

Et parmi tous ces projets que tu présentes, lesquels compte-tu publier prochainement ?

« Celui avec Issa Murad de semi-folklore palestinien et celui avec Hareth Mhedi sur les chants folkloriques de la rivière de l’Euphrate. Mais petit à petit car je suis également à l’initiative d’une série documentaire portant sur les productions artistiques en Iran, dans une zone du Sahara et en Tunisie. »

Quelle est cette série ? Quel rôle y joues-tu ?

« Ce projet se nomme « Tracing Tarass ». Les tarass étaient des messages écrits sur des morceaux de tissus grâce auxquels on communiquait il y a très longtemps. Puis quand on souhaitait insulter ou manquer de respect à la personne l’ayant envoyé, on écrivait à nouveau dessus. Tout ces messages dessinés les uns sur les autres forment par la suite de magnifiques tissus qu’on pourrait même qualifier d’œuvres d’art. Ce que je veux faire en partant de ces tarass, c’est aller explorer et fouiller les liens entre musique et société dans certaines régions. J’écris les épisodes, je les réalise, je fais les entretiens, encore une fois j’aime avoir la main sur tout ce que je fais. »

Comment expliques-tu la place que prend le rap en Palestine ?

« On en vient à la dimension la plus importante du rap pour moi : celle d’un moyen de lutte et de résistance ! Personnellement, avec mon ancien groupe Katibeh 5, le rap nous permettait de faire face à de nombreuses problématiques et de lutter. A la fois contre les ONG peu fiables, les partis politiques qui ont abandonné la cause palestinienne et les gouvernements de pays arabes. Mais pas les peuples des pays arabes, au contraire, il y a un sentiment de soutien mutuel fort entre les populations. La Palestine est devenue un symbole, elle permet de réunir beaucoup d’entre nous et de représenter une lutte pour la liberté dépassant les frontières. »

Pour finir, que penses-tu des scènes de rap actuelles en Palestine et de leur explosion ? Comme par exemple le collectif BLTNM qui représente la nouvelle génération.

« Le rap existe depuis très longtemps en Palestine, il apparait dès la fin des années 90. DAM est le groupe le plus connu, mais les artistes foisonnent depuis longtemps. Il y a eu le groupe MWR, le duo Al Arabyat, Ramallah Underground, Ramy GB, Khalifa E, etc. La scène est riche depuis ses débuts ça n’a pas explosé d’un coup c’est simplement que les personnes en dehors de la Palestine les découvrent ces derniers temps. 

À mon sens la scène était davantage créative à ses débuts et ce jusqu’aux années 2010. Là c’est quelque chose qui se perd par la domination de types de rap étasuniens comme la trap. Ce sont les genres de rap mainstream qui dominent et explosent actuellement. La résistance et l’authenticité résident autre part pour moi et on l’entend chez les personnes qui tentent d’inscrire le genre dans un territoire précis et de créer de nouveaux sons comme le groupe The ALiF. Ils produisent quelque chose de similaire au mahraganat égyptien, une forme de d’électro trap shaabi. Les membres de ce groupe viennent de camps autour de Jérusalem où la vie est très dure et d’où une forme de sincérité émerge dans les sonorités et les propos. Ce sont eux qui représentent les voix du peuple même s’ils restent un groupe de niche.

Puis en Palestine il y a un problème c’est qu’il manque des artistes de rap féminines. Même si c’est un phénomène international dans l’industrie du rap, il y a un entre-soi masculin trop cloisonné en Palestine. On ne fait pas de place aux femmes alors qu’on sait que les talents sont là.  Chacun a sa responsabilité quant à cet entre-soi que je ne supporte pas et qui participe au manque de créativité et de diversité au sein même des sonorités. »

Pour découvrir plus en profondeur Osloob, retrouvez le sur Soundcloud ou sur Spotify :

Article écrit par Émilie Maksaymous .

(Crédit visuel bannière : Osloob par @paul_rss)

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